KikouBlog de Epytafe - Août 2008
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Réponse à Bambi !

Par Epytafe - 18-08-2008 18:18:34 - 7 commentaires

Ta mention de l’anniversaire de la construction du mur m’a donné envie de raconter une petit histoire personnelle liée à ce mur. Rien de bien prétentieux, juste une petite aventure arrivée à un adolescent qui a eu la chance de grandir en Suisse et qui se retrouve brutalement confronté au quotidien d’une dictature.

 

Cette histoire prend place au milieu de vacances de deux ados qui ont décidés de découvrir l’Europe en profitant des billets interails. Muni donc de ce précieux sésame pour l’Europe et de 700 francs suisses en poche nous voilà partis pour un mois de vacances à travers l’Europe. Comme les fonds n’étaient pas bien élevés, il fallait jongler dur avec l’argent. Camping à Londres tenu par des punks, Sleep-in à Amsterdam et parcs publiques à Berlin. Malgré tout, une journée à l’Est s’imposait et nous avons donc sacrifié au change des 25 Deutsch Mark réglementaires. Le passage de frontière fut long, très long mon compagnon de voyage avait oublié son passeport et sa carte d’identité nous avait obligés à quelques visites supplémentaires de bureaux de douane.

 

Une fois la frontière passée, les longues queues d’Alexander Platz ne nous séduisant guère, nous avons pris le métro au hasard avec l’espoir de voir le quotidien des est-Berlinois. Les prix extrêmement bas pratiqués dans les restaurants et l’obligation de dépenser les 25 DM nous a occupé un moment. 2 plats du jour chacun et un ou deux litres de bières plus tard, nous revoici à arpenter les rues berlinoises. Et on arrive, par hasard, devant ce fameux mur. Pas celui couvert de graffitis de l’ouest, non, le gris, dur de l’est, avec encore son aspect de cicatrice, au bout d’une rue abruptement coupée par cette longue barre grisâtre. Le mur est équipé d’une porte, oui, une grosse porte blindée qui coulisse sur des rails. Cinq mètres avant, deux panneaux situés de chaque côté de la rue annonce à tout en chacun qu’il est interdit de franchir cette limite en 5 ou 6 langues différentes.

 

Je me doute bien que la limite signalée sur les panneaux est une ligne imaginaire qui les relie et non le mur lui-même. Mon pote lui est déjà collé à cette porte blindée, cherchant une fente quelque part histoire de jeter un œil derrière. La porte s’ouvre, glisse sur ses rails et un soldat sort, puis un deuxième, un troisième, dix environ. Ces soldats nous braquent de leurs fusils d’assaut en hurlant des trucs que je ne comprends pas, mon monde bascule. Quand on a 17 ans et qu’on a grandit en Suisse, se faire braquer par des militaires ne fait pas partie des habitudes. Nous levons les bras au ciel et tentons de comprendre ce qu’on nous dit. Par geste on nous explique qu’on doit s’assoir, la tête entre les jambes.

 

Une heure passe, deux peut-être, une heure d’angoisse terrible. Je comprends vite qu’on ne va pas nous tuer, ni nous envoyer au goulag, mais nous n’avons que les restes des 25 DM sur nous, pas de cartes, pas de chèques et, évidemment, personne de nos famille et amis ne sait où l’on est. Après une heure, j’ai réussi à juguler mon angoisse en me résonnant, je décide qu’une clope me calmerait totalement. Je relève donc la tête, l’air cool et met la main dans ma poche. Un bruit métallique me répond, un puis deux puis dix mouvements de charge calment mes envies de nicotine et donnent une nouvelle jeunesse à mes angoisses.

 

Plus tard, une Lada arrive, en sort un flic en civil qui nous pose des questions. Je ne parle pas l’allemand, ou plutôt peu. Comme j’ai trop peur de dire une connerie, je prétends ne pouvoir m’expliquer qu’en français ou en anglais. Le flic repart après avoir pris nos passeports, la peur nous noue les tripes, nous sommes toujours assis, une dizaine de canons de fusils dirigés sur nous, sans passeports. Plus tard, le même mec revient accompagné d’un type qui nous ordonne de nous lever et de monter dans la Lada. On obéit, le trajet n’est pas très long. On sort de la voiture et les deux types nous conduisent en cellule. Nous voilà enfin débarrassé des soldats, mais nous voilà également en prison.

 

On attend encore, une heure, deux peut-être, avant de se faire interroger, séparément, devant une grande table derrière laquelle siègent 4 ou 5 hommes. Les questions ne varient pas : - D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Comment vous appelez-vous ? Et ça recommence encore et encore. Ils me demandent d’écrire mon nom et adresse sur un papier, mes mains tremblent un peu. Et la série de question recommence. Puis, on nous reconduit en cellule, pas longtemps cette fois. Le flic qui nous a pris nos passeports revient, nos précieux documents à la main et nous emmène, à l’air libre cette fois. Il nous laisse, dehors et nous dit en guise d’adieu : -« Go back to west ! » on ne tardera pas à lui obéir…

 

Je reviendrai à Berlin, en 1989, en décembre. Toujours fauché, nous avons campé, le sol était gelé, presque impossible d’y enfoncer des sardines, le froid était terrible, douloureux. Mais il était impossible de ne pas participer à la grande fête, de ne pas aller voir ce mur s’écrouler. Une fois dans ma vie, j’ai cru, assez naïvement je l’admets, que le monde deviendrait meilleur. J’ai tapé sans relâche sur ce mur, je l’ai cassé, franchi durant la nuit de nouvel an avec des dizaines de milliers de Berlinois euphoriques. Le froid était tel que l’ami qui m’accompagnait est rentré de cette semaine de camping hivernale avec une pleurésie. Mais un acte de foi en l’avenir est quelque chose de suffisamment rare, voire unique, dans une vie pour ne pas en profiter pleinement....

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