Par Epytafe - 17-02-2012 10:03:42 - 6 commentaires
1er septembre
Le réveil à Sitojaure est facile, avec 15 Finlandais qui arpentent les couloirs. Pendant le p’tit dèj’ une dame au parler totalement abscond pour le non finnophone que je suis vient me parler. Après pas mal de gestes, de sourires et de grimaces, je finis par comprendre que les incompréhensiblidiomophones ont décidés de marcher léger pour leurs derniers jours et qu’ils se débarrassent de leurs multiples sachets de menus complets lyophilisés. Je remercie la Dame en finnois (C’est le seul mot que j’avais réussi à apprendre lors d’un précédent séjour dans le Nord) et me marre en regardant les paquets. Pas un mot d’anglais ou d’allemand sur ces trucs. Du finnois, du lituanien, de l’estonien et du suédois. Les illustrations présentant des sportifs qui se régalent, je ne sais même pas ce qu’il y a dans ces paquets. J’émets l’hypothèse que les nombres entiers expriment le temps et les nombres à virgules le volume d’eau à ajouter. Mon voyage va devenir de plus en plus surprenant, toujours est-il que je partage avec mon teutophone compagnon de voyage quelques 8 kilos de nourriture variée et que, allergique à rien, je compte bien tout ruper, sans compter les substantielles économies réalisées. Si par hasard un de ces aimables retraités du nord passe par ici, je lui adresse mes remerciements les meilleurs.

Le programme du jour dépendra de la météo. J’ai toujours envie de gravir le Skierfe, mais je ne veux pas m’arrêter pour attendre une éventuelle éclaircie, je décide donc de reprendre un rythme plus soutenu, je veux aller jusqu’à Parte, à 37 kilomètres de Sitojaure, à moins que le Skierfe soit dégagé. Dans ce cas, je le gravis et je m’arrête au refuge au pied du rocher, mais j’ai de sérieux doute, le ciel est gris et la pluie n’est jamais loin. Mathias lui veut marcher 25 bornes, pas plus. Il tente de me persuader de faire pareil mais je sais que je continuerai. D’autant plus que le besoin de solitude revient vite et fort. Je veux être à Kvikkjok demain après-midi pour avoir le temps de m’organiser pour la suite. Après Kvikkjok, il n’y a plus rien, juste un balisage. Il me faudra camper et je ne pourrai compter que sur moi.
Je presse un peu Mathias qui aime prendre son temps et on démarre, tôt. On marche un kilomètres et on arrive vers un ponton ou nous attend le mari de la tenancière du refuge. Il nous mène de l’autre côté du lac contre quelques billets et on repart. On recommence le même programme, montée, rude aujourd’hui, plat et descente sur Akste. On contemple le début du sentier qui mène à Skierfe mais il disparaît rapidement dans la brume, dommage. Un rapide passage au refuge d’Akste et on repart. On repart ?



Le refuge d’Akste est tenu par un vénérable papy qui débroussaille les environ. En discutant, Mathias se rend rapidement compte que ce Monsieur est Allemand. Il lui pose la question et c’est le débordement. Cet homme né en Allemagne est en suède depuis 1946. Tout môme, il a suivit des parents qui fuyaient les ruines fumantes de l’après-guerre. Son père écrasé sous le poids d’une culpabilité sur laquelle notre interlocuteur ne s’étendra pas est venu se réfugié en Suède et a refait sa vie loin de tout, dans ce grand Nord sauvage. La culpabilité, c’est comme l’hémophilie, héréditaire. Notre homme donc, bien que venu en Suède tout môme est resté caché loin des hommes pour expier des fautes qu’il n’a pas commis. Il a toutefois fini par ce marier avec une fille du coin, mais sur le tard, il n’a pas d’enfants. En 1995, après 40 ans d’éloignement il est allé en Allemagne avec sa femme, 2 semaines en vacances, histoire de voir de prêt au moins une fois. On l’écoute causer, fasciné par la "petite histoire", puis, soudainement, il nous vend deux chocolats et nous souhaite bonne route, les vannes se sont refermées, Madame nous sourit et on repart, un peu plus lourd…

Akste est situé sur le delta de la Rapa, delta qu’il va nous falloir traverser. Quand on arrive au bord de l’eau, on voit trois suédois qui se gratte le crane en regardant une barque. Merde, on est du côté à une barque et le delta est large. De plus, il y a une immense collection de rames cassées à côté de la barque. On fouille et on finit par trouver une paire qui a l’air utilisable. On s’entasse à cinq dans la barque, 5 plus les sacs à dos, c’est lourd et l’eau n’est pas loin. Un type commence à ramer. C’est lourd, lent et laborieux. Après un kilomètre, une rame casse… Il en reste 3… Là, on est dans la merde… En s’y prenant doucement, on tente de pagayer avec l’autre rame, un coup à gauche, un à droite, un à gauche… C’est encore plus long, mais on finit par revenir à notre point de départ. Pendant que mes compagnons fouillent les alentours pour chercher une éventuelle autre rame, je remonte le delta, il m’a en effet semblé apercevoir un pécheur plus haut. Je tombe rapidement sur un autre papy, grincheux celui-là. Mais quand je lui dis qu’on est 5, il se montre intéressé par quelques billets. On s’installe dans le bateau, un couple arrive, on se sert et le papy est carrément souriant, 7 billets…

De l’autre côté, on se perd un peu avant de recommencer à monter. Après une heure, on s’arrête pour manger dans une petite forêt. Je vais chercher de l’eau à la rivière et je vois des empreintes d’élans. Je serai passé prêt de ce bulldozer à cornes, dommage, je n’en verrai pas. On continue à monter puis on longe une longue longue montagne. Pas de haut-plateau aujourd’hui mais une longue ballade à flanc de montagnes. On passe prêt d’une cabane, ouverte. Mathias décide de s’y arrêter et tente de me persuader de rester. Je refuse et on se quitte sur un léger malentendu. Mathias prend mon départ personnellement. Il n’a pas tout tort d’ailleurs, mais ce n’est pas après lui que j’en ai, j’ai juste besoin d’être seul. Dommage de se quitter de cette façon.

Le sentier se confond avec le ruisseau et je me casse la g… sur une pierre. Je tente d’accélérer un peu le pas, toutes ces rencontres du jour m’ont pas mal retardé. Je vois au loin un lac, dans la vallée, le refuge est encore loin. Je m’enfonce dans la forêt et je finis par allumer ma frontale, il est vraiment tard. Je croise quelques rennes au galop, terrorisés par ma frontale. Images de fugitive beauté qui me font sursauter à chaque fois.

Finalement, j’arrive au refuge de Parte, il fait presque totalement nuit. La cabane du gardien est éclairée, je toc et je suis, comme toujours, bien accueilli. Dans l’autre cabane, deux charmantes suédoises qui mangent une soupe, et moi. Les deux filles rigolent entre elles, je leur parle en anglais pour leur signifier que je ne comprends pas un mot de suédois et qu’elles peuvent délirer en paix et vais me coucher.
Par Epytafe - 09-02-2012 10:33:38 - 5 commentaires
31 août
3 ou 4 saunas, une énorme platée de renne, quelques bières locales plutôt bonnes, une très bonne nuit de sommeil (seul dans un minuscule dortoir, quel luxe !) et un petit dèj’ compris dans le prix un peu prohibitif du refuge de Saltaluokta. On cumule le tout et voilà un départ tardif, très tardif. Ce repos m’a fait du bien et je me décide à le prolonger encore un peu en visant Sitojaure, prochain refuge distant de 20 kilomètres seulement. Mathias continue avec moi, on quitte par contre Martin, qui termine ici son périple. Ce grand viking termine sa toute première rando. Ce prof de yoga en rupture avait décidé de célébrer ses 40 ans en marchant après avoir quitté Stockholm et vendu son appartement. Les réseaux sociaux nous vendent la fausse promesse de "garder le contact" puis on se quitte.

Cette journée est magnifique et reposante. Le ciel est presque bleu et le haut-plateau du jour est plutôt une sorte de très vieille vallée, plate, nichée entre deux chaines de montagnes pelées. Ce paysage sauvage et perdu me rappelle les mythes nordiques lus quelques années auparavant, Odin et Thor avec son terrible marteau, Loki et quantité d’autres dieux. Soudainement, ces histoires me semblent totalement évidentes dans un tel environnement. Je pense aussi à Jérôme, le guitariste de Mumakil qui m’avait dit, peu avant le passage en l’an 2000, vouloir passer nouvel an en pleine forêt avec quelques amis à boire de la bière et à hurler des "mantras vikings".
La journée se passe tranquillement, Mathias et moi causant parfois, sans trop de barrières, avec ce relâchement que permet l’épreuve partagée, la solitude et l’assurance inconsciente de ne plus se revoir ensuite. Je ne peux pas m’empêcher de me mettre en scène pour un autoportrait des plus kitsch qui fait marrer mon compagnon de route.

Peu à peu, le ciel se couvre, les infos météos grappillées dans les refuges ne sont pas bonnes et je profite des derniers rayons du soleil pour me faire un thé en plein nulle part. J’en profite à fond, sachant que dans une heure je serai sous la pluie. Je m’attendais à une petite bruine mais c’est une grosse et longue averse qui nous tombe dessus. Alors on se renferme, pantalon de plastique, veste en goretex, capuchons, épaules rentrées silence imposé et on avance. La lumière est magnifique, ciel noir, sol vert très foncé et bande de lumière à l’horizon. Thor et son marteau n’est jamais très loin par ici. Je tente de rendre le truc avec mon Ixus, mais le résultat est assez moyen.

Finalement le refuge, à côté d’un lac. La lumière est toujours magique. On est accueilli par l’épouse du gardien, petite femme super énergique à l’ironie féroce et un peu salace. Ça surprend un peu après une journée de grands espaces. Alors qu’elle nous guide jusqu’au refuge, je vois d’un œil son mari qui prends son bain dans le lac et s’y lave… La pluie m’a refroidi, ce soir ma toilette sera sommaire vu que le refuge est dépourvu de sauna.

La cabane est remplie de Finlandais, accompagnés d’un guide suédois, qui reviennent d’une ascension du Skierfe. Ce rocher abrupt marque l’entrée de la Vallée de Rapa, un des points d’entrée du parc national du Sarek, immense amalgame de glaciers et de montagnes. Grimper le Skierfe, c’est avoir un point de vue sur cette fameuse Vallée. Elle est réputée en Suède car c’est là qu’on trouve les plus gros élans. Elle est également sacrée pour les Samis et c’est un des rares endroits du pays interdit au camping sauvage. Grimper le Skierfe, c’est l’occasion d’admirer le sublime delta de la rivière Rapa. D’un autre côté, le sommet est très souvent dans les nuages et je me vois mal passer 3 jours dans un refuge pour attendre une éventuelle occasion d’une ascension d’une demi-journée. J’hésite et je ne me déciderai qu’au pied de la montagne, demain.
Mes compagnons de refuge ne semblent pas tellement habitués à la marche, ils ont des tonnes de nourritures dans leurs sacs alors qu’ils terminent leur marche le lendemain. Un type a même apporté ses bières, il picole tout seul, est un peu bourré et vient me provoquer en m’affirmant tout fier que lui, lui il boit de la bière. Je ne relève pas mais l’ambiance dans ce refuge est bizarre. Je finis tout de même par m’énerver un peu quand le type balance sa boite de bibine écrasée par la fenêtre. Je lui explique que c’est un con, il se relève et va chercher sa boite mais l’ambiance est lourde et je me demande quelques instants si je vais devoir me coltiner tout le groupe. Mais je verrai le lendemain matin que mon geste a été plutôt apprécié.
Par Epytafe - 02-02-2012 00:15:09 - 8 commentaires
30 août
Le refuge de Teusajaure était assez plein durant la nuit. J’ai mal dormi, la fenêtre que j’avais ouverte a été refermée par un de mes compagnons de chambrée qui ne supportait pas le très long crépuscule qu’est la nuit en ces latitudes. J’allume donc ma frontale et lit une bonne partie de la nuit. La veille le papy qui tient le refuge nous a proposé de nous emmener en bateau à moteur de l’autre côté du lac moyennant quelques couronnes. J’ai accepté en me disant que j’aurai bien assez l’occasion de ramer plus tard, d’autant plus que le lac est large, plusieurs kilomètres et que j’ai repéré que nous sommes du côté à 1 bateau, ce qui signifie qu’il faudrait traverser 3 fois le lac.

On se serre donc, 4 sur une barque équipée d’un moteur surpuissant. La sensation de vitesse est grisante et le bruit du moteur un peu énervant. En quelques minutes nous sommes de l’autre côté, prêt à partir. Parmi les occupants de cette barque, Mari, une suédoise qui s’éloigne ostensiblement en nous souhaitant une bonne journée. Mathias, un allemand de Freiburg de 35 ans et Martin, qui vient de fêter ses 40 ans sur le sommet du Knebekaise. J’apprécie de marcher en leur compagnie malgré mon gout pour la solitude. Il faut dire que la partie Nord du Kungsleden se termine bientôt et qu’après, il y a des fortes chances pour que je sois seul, très seul.

Le programme de la journée est cool, 16 kilomètres jusqu’à Vakkotavare, puis, attendre le bus, 35 kilomètres jusqu’à Kebnats et un ferry jusqu’à Saltoluokta. C’est donc presque une journée de repos, bienvenue par ailleurs, qui m’attend. L’habituelle montée-haut-plateau-descente se passe dans une espèce de douce harmonie. Mes compagnons de voyages sont sympathiques et intéressants, il fait suffisamment chaud et beau (oui, c’est une contrepèterie belge) pour pouvoir marcher en T-shirt et on se paie le luxe d’une longue pause dans les herbettes, près d’une rivière qui me fournit l’eau nécessaire à quelques thés.

On sent qu’on se rapproche du monde moderne, on va devoir monter dans un autocar et l’idée ne réjouit personne. J’allume mon portable et je reçois quantité de sms en attente depuis 6 jours. Lors de ce long farniente, j’apprends après tout le monde par l’ami Shunga que Jihem a bouclé l’UTMB. Je lui tire mentalement mon chapeau et fête l’événement avec une longue gorgée d’Assam vert (de culture biologique parait-il).
On entame une rude descente et on voit les premières lignes à haute-tensions, puis plus tard, la route. Le bruit de voiture ne nous dérange pas, il n’y a presque pas de circulation sur cette route. Le refuge de Vakkatore nous accueille, on fait le plein de saucissons suédois et de cookies divers puis on s’installe sur la terrasse. 4 marcheurs sont là et ils comparent leurs matos. Ils sont tous équipés de téléphones satellites, et ils marchent ensemble. Je me retiens de sourire, ils perdent à mon avis une bonne partie de la joie pure de la solitude. Tant pis pour eux.

L’autocar finit par arriver, on monte et on se tape 35 kilomètres avec 30 minutes de pause en plein milieu de course, le rythme lent perdure, cool. J’en profite pour boire un café, le goût du p’tit noir me manquait un peu. Puis un bac et on arrive à Saltoluokta, sorte de camp scout retranché. Une dizaine de baraquements, un resto, une boutique et un immense sauna vitré avec vue sur le lac, un vrai délice. Depuis le sauna, j’aurai d’ailleurs le plaisir d’observer un papy qui se cache dans les bosquets de bouleau et qui regarde sur ma gauche. Je suppose (je vérifierai en sortant) que sur ma gauche se situe le sauna des femmes, la légendaire indifférence nordique en prend un coup. Ensuite, resto avec Martin le suédois, je goute du renne pour la deuxième fois et j’apprécie autant cette bestiole sur pattes qu’émincée.
Par Epytafe - 24-12-2011 23:22:15 - 6 commentaires
J’ai jamais tellement aimé le catéchisme… Pas que je sois contre un minimum de culture religieuse, au contraire celle-ci est une absolue nécessité pour aborder la culture, européenne tout au moins, et il en va de même pour la géopolitique… Mais ce qu’on a tenté de m’inculquer durant le cathé, c’est plutôt une optique de vie qu’une culture, et ça, j’aimais pas des masses… Mais, en cette nuit de Noël, mon but n’est pas de lancer une polémique(Victor) de plus, alors passons là.
Une bonne chose que m’a apporté le cathé, c’est un voyage d’une semaine dans le Shropshire, UK. Ce comté du Nord de l’Angleterre a abrité la révolution industrielle, révolution durant laquelle un type né dans mon bled a fini tout là-haut comme pasteur-ouvrier. Et c’est pour célébrer le tri (ou bi ?)centenaire de ce héros, passé et oublié de tous que la perfide Albion a officiellement invité 10 p’tits Suisses a aller visiter mines et fonderies.
Outre le fait de me permettre de visiter quelques bleds où strictement personne de censé n’irait en vacances (pour vous dire, je dormais dans une famille à Madeley, où a grandi ce brave Lemmy, mais là, je dis verge). Donc, en plus de l’indéniable exotisme il y avait un autre avantage à ce voyage. Par soucis de conformisme et d’éloignement à la doctrine de Bossuet (c’est lui qui affirmait que la femme est le produit d’un os surnuméraire), les pastoraux organisateurs avaient décidés de diviser les 10 petits Suisses en 5 représentants de chaque sexe recouvrant ainsi l’aspect culturello-religieux de ce périple par une épaisse couche de saine et féroce concurrence hormonale.
Un soir où l’on trainait dans les rues de Madeley, l’un de nous eut une excellente idée : Pourquoi ne pas aller jouer au mouchoir dans le cimetière tout proche ? Ce magnifique plan présentait 2 sérieux avantages : Les filles auraient forcément peur et on pourrait les rassurer et le mouchoir est un jeu qui peut vite s’avérer intéressant pour peu qu’on laisse nos mains s’égarer et s'aventurer.
Le jeu battait son plein lorsqu’une voiture est arrivée. 3 types en rangers, bombers vertes et cranes rasés en sont sortis. Ils portaient des battes de base-ball et ils ont débuté un étrange ballet qui consistait à lancer sa batte en direction de son voisin de droite, lequel se devait de la récupérer d’un coup de boule, une manière de s’endurcir tout en se décérébrant encore un peu plus ?
Peu à peu, notre partie de mouchoir a ralenti, fascinés que nous étions par le jeu de nos voisins de cimetière. Evidemment, on trouvait ça un peu con, mais il nous a fallut quelques minutes pour oser rigoler ouvertement. Et tout s’est accéléré. Les trois skins ont chacun récupéré leur batte et se sont mis à courir dans notre direction. Nous nous sommes tous levés et dispersés dans ce qui fut probablement le plus rapide sprint de notre vie…. Les cranes rasés n’ont rattrapé ni blessé personne.
Sauf le plus important : notre orgueil de mâles.
Nos copines se sont foutus de nous durant des mois…..
Par Epytafe - 12-10-2011 23:36:32 - 7 commentaires
29 août
(Peu d'image aujourd'hui, la raison en est assez simple. Mon APN n'est pas étanche... Par contre, le billet précédent, Kungsleden IV a enfin été équipé en images.)
Un bruit lancinant agite mon sommeil, la pluie est là. Cette fois je vais être bon pour tester les fameuses intempéries laponnes. Lorsque que je me lève et me prépare, personne ne bouge dans le refuge pourtant plein. Je dois être le seul taré à vouloir me mesurer à la pluie. Finalement, un Allemand rencontré la veille me devance, mais il doit partir lui, ses amis l’attendent pour gravir le Knebekaise. Je p’tit-déjeune en solitaire, emballe mes affaires et part, encore seul. Pour 20 mètres. La pluie est vraiment forte, je m’arrête, m’emballe dans une goretex, emballe mon sac et je repars. Le parcours jusqu’à Singi est relativement plat pour autant que je m’en souvienne. Serré dans ma goretex, caché sous mon capuchon qui me masque la vue, je regarde essentiellement mes pompes pour éviter de me vautrer, surtout en traversant les rivières, ponts ou gués, tout glisse.
Grosse étape aujourd’hui, j’ai prévu de passer le refuge de Singi et de Kaitumjaure pour aller dormir à Teusajaure. La raison en est simple, Tesajaure est au bord d’un lac qu’il va falloir traverser, soit en bateau à moteur soit à la rame. Dans les deux cas, il va falloir composer avec d’autres marcheurs et je suppose que c’est plus simple de me retrouver sur place au petit matin. C’est à ce moment que j’aurai le plus de chance de trouver plusieurs marcheurs, soit pour partager quelques kilomètres de rames soit pour partager les frais d’un bateau à moteur. Dans tous les cas, je me retrouve avec une étape de 14 kilomètres, une de 13 et une de 9.
Je marche aussi rapidement que je peux, concentré à économiser mon énergie. Je ne crains pas la distance mais je ne connais pas encore très bien ce pays et je tiens à économiser ma chaleur. Je suis tellement concentré qu’après 1h30 de marche, je constate que j’ai laissé mon surpantalon étanche dans mon sac et que je suis donc trempé et je commence justement à éprouver ce que je craignais, un certain froid… Une minuscule cabane me sert de vestiaire, ou plutôt le minuscule avant-toit de la minuscule cabane fermée. Je me plaque contre la porte, me déshabille et enfile un collant en mérinos avant de remettre mon pantalon trempé et de le couvrir d’un surpantalon étanche. J’en profite pour me faire un thé et quelques biscuits avant de repartir, réchauffé et ragaillardit.
J’arrive assez rapidement à Singi, et c’est un village fantôme que je traverse. Ça me rappelle quelques bouquins et films qui se passent dans des coins perdus des USA. Je vois des visages à travers les fenêtres, qui me regardent mais personne ne me salue. J’ai beau savoir que tous restent au sec et que la pluie est la seule raison de cette attitude mais vu de mon côté, l’ambiance est bizarre. Je traverse ce décor de mauvais film et repars immédiatement.
Une vallée, une rivière en bas de la vallée et le sentier, plus haut qui longe la rivière, la pluie se calme un peu et je peux profiter du paysage dont la fausse monotonie me ravit. Je suis toujours totalement seul et j’en viens à me demander si je suis un super-héros ou si le suédois moyen est particulièrement hydrophobe ?
La faim qui me tenaille depuis un moment finit par me décider de ne plus m’inquiéter de la pluie. Je me pose sur un rocher et me bricole rapidement un aligot. Ben c’est pas très bon… Un sachet déshydraté, je rajoute un peu d’eau bouillante et attend 5 minutes comme indiqué. Mais même si c’est pas bon, c’est chaud et nourrissant et j’apprécie assez le truc finalement.
Un thé et je repars.
Après quelques autres kilomètres passés à longer la rivière, le sentier finit par la traverser via un pont suspendu en câbles avant de franchir une ou deux collines. La pluie s’est arrêtée et quelques rayons percent les nuages. En même temps, j’entre dans une forêt de bouleaux. La lumière est magique et je me retrouve en pleine féerie. J’espère à nouveau croiser un élan. Ces anachorètes me fascinent et je tiens à en voir un sur pattes. Imaginez, 6 à 700 kilos de muscles, une grosse barre de cornes et une vitesse de croisière de 55 km/h. Une recherche antérieure sur wikipedia m’a appris que le Tsar en avait interdit le dressage pour la simple raison que les chevaux, qui équipaient la police, n’arrivaient pas a les rattraper, les élans et surtout les bandes de brigands qui les montaient. J’en viens à mythifer cette rencontre, j’espère un face à face, je veux rencontrer le grand élan comme un vieux sage solitaire. Mais malheureusement ce n’est pas encore aujourd’hui que je croiserai le vieux sage. Pour tout vous dire, en terme d’élans, les seuls que je croiserai lors de ce voyage seront sous forme de saucissons en vente au free-shop de l’aéroport. Dommage.
Malgré ce besoin aigue de tutoyer le grand élan qui me ronge douloureusement, je continue à me balader dans une sorte de transe, tant je patauge dans cet eden polaire. Faut dire que le menu est élaboré. Je suis dans une forêt clairsemée, de bouleaux. Le sol est recouvert de 10 bons centimètres de mini arbustes, arbustes qui lui confèrent une incroyable souplesse. De plus, ces nordiques végétaux utilisent toutes leurs forces pour tendre à bout de branches des baies, outrageusement colorées et appétissantes. Une rasta blonde rencontrée la veille qui en est à son troisième kungsleden m’a affirmé qu’elles sont toutes comestibles et je ne me régale, inconscient ou confiant que je suis en la disciple de Saint-Bob.
J’arrive finalement à la deuxième étape du jour, Kaitumjaure. Je m’arrête quelques instants afin de me ravitailler à la butik et repars rapidement pour les 9 derniers kilomètres. L’endroit est accueillant et j’y croise quelques sympathiques marcheurs qui auraient vite fait de me détourner de mon but. Une fois équipé en saucisses, chocolat et boites de thon, je repars donc, longe une rivière, la traverse via un pont, traverse une barrière destinée à endiguer les troupeaux de rennes et me tape un méga coup de barre à un petit kilomètres de Kaitumjaure…
Je mobilise mes énergies, me concentre, rappelles-toi Epy, tu as connu le mur, tu as connu l’atroce nuit Steenwerckoisiennes (morne plaine). Rappelles-toi que tout le 59 se livrait à d’atroces libations éthylisées alors que tu courais dans la noire nuit ! Mon mental prend donc péniblement le dessus et je repars. Je décide de m’accorder une pause au bout d’une heure et croque quelques cookies chocolatés. La fin du parcours est difficile, montée, haut plateau, et descente. La pluie qui revient en force rend la descente difficile et un peu dangereuse. J’évite de me vautrer vu que le réseau gsm n’est ici qu’un fantasme pour amateurs boutonneux de SF.
Le refuge est tenu par un papy qui m’explique le règlement local. Il me montre, ô délice nordistes, la cabane à sauna avant de m’engueuler parce que je m’y rends. Finalement, je comprends qu’il veut encaisser le prix de la nuit à 20h00 pile….
Par Epytafe - 15-09-2011 17:06:31 - 10 commentaires
28 août
Les jours commencent enfin à se ressembler doucement, je commence doucement à rentrer dans le rythme quotidien de la marche, exit internet, ordis, téléphones portables. Il y a très longtemps, exactement trois matin, juste avant de franchir le portail d’entrée du Kungsleden, j’ai attendu au bord de la route pour laisser passer une voiture, depuis je n’ai pas entendu de moteurs. Doucement, mon quotidien se transforme pour quelques délicieux jours, il s’accorde dans son entier au rythme de mes pas, sublime dépaysement.
Je suis à nouveau le premier à partir, je laisse à Vistas le seul français rencontré sur le Kungsleden, Johnathan, émigré de cœur en Suède. Il faut dire que la littérature concernant le Kungsleden n’existe pas en français. A part un ou deux ouvrages en allemand et un seul et unique en anglais, il faut apprendre le suédois ou improviser. Mais la rareté des rencontres n’empêche pas les renseignements de circuler, la preuve, je suis déjà en train d’explorer une vallée parallèle à la route initialement prévue.
Je traverse un pont qui enjambe la fougueuse rivière qui m’a bercé et débute une rude montée. Aujourd’hui, je vais passer un col et longer un lac qui flirte avec les 1200 mètres d’altitude. Ce sera ma plus haute journée, ce qui me permettra d’arpenter des paysages que je pourrais qualifier de lunaires pour autant que la lune soit pourvue de tonnes et de tonnes d’eau. Je longe un torrent déchainé pendant une dizaine de kilomètres, il est déchaîné et je passe de nombreuses cascades magnifiques, encore une fois, je suis absolument seul, enivré de beauté et d’un fugace mais puissant sentiment de liberté.

La pente se fait peu à peu moins rude et les précipitations de la nuit sont encore bien présentes, le sentier est inondé et je patauge dans la boue, Mais je ne veux marcher à côté de la trace, je ne veux pas, de peur de l’abimer, marcher dans cette espèce de végétation polaire, extrêmement variée pour peu que je me penche pour l’examiner. Les fleurs s’élèvent fièrement de 3 bons centimètres au dessus du sol au milieu de mousses et d’arbustes qui ne m’arrivent pas à la cheville.
La végétation se fait de plus en plus rare, laissant la place à des pierriers Après 10 kilomètres, le refuge de Nallo apparait sur ma gauche, le décor est grandiose, une large rivière nous sépare et j’ai beau m’arracher les yeux, je ne vois pas de pont. Une pancarte m’avertit que si je continue tout droit, je vais aller à VAD. Non seulement je ne vais pas à VAD mais à Salka et en plus je dois emprunter la vallée sur la gauche. Mais devant les 20 mètres d’eau tourbillonnante qui me séparent du refuge de Nallo, je me dirige en direction de Vad, espérant trouver un sentier ou tout au moins une explication.

Après 500 mètres, une nouvelle pancarte m’indique que Vad est sur ma gauche, dans la rivière et c’est là que j’ai un éclair de génie, Vad signifie tout simplement gué en idiome local… La rivière est beaucoup plus large à cet endroit, 40 bons mètres, donc elle est nécessairement moins profonde. Et c’est heureux comme un gamin que je sautille de pierre en pierre, cherchant ma route, revenant sur mes pas, il me faudra bien 20 minutes pour passer et je rigole comme un fou. Devant le refuge, ce qui ressemble à un être humain me regarde passer. La première rivière passée, je dois encore traverser la deuxième, le refuge de Nallo est en effet construit juste à la jonction de deux rivières et le cirque gué recommence pour mon plus grand plaisir.
J’arrive devant le refuge et un vieux bonhomme sec et droit me salue et me demande si je compte passer la nuit dans sa cabane. Je décline gentiment et il soupire, le refuge de Nallo est situé sur un sentier très peu fréquenté et entre deux refuges éloignés de 10 kilomètres chacun, le gardien s’emmerde donc la moindre… Je profite pour lui demander mon chemin et il m’accompagnera sur un kilomètre pour me mettre sur la bonne voie. Ensuite il me dit de suivre la rivière en la gardant à ma gauche et de faire pareil avec le lac alors que le sentier passe à droite dudit lac. Je ne saurai jamais si c’est de l’humour suédois… Parce j’ai suivi son conseil et j'ai beaucoup beaucoup pataugé….
Je quitte donc le comique troupier et continue à grimper un moment dans ce qui ressemble de plus en plus à une lune humide. 100 mètres en dessous du sentier le torrent hurle, parfois quelques rennes s’enfuient en m’apercevant. Ces palmipèdes sont terriblement craintifs, et c’est uniquement par très gros brouillard que j’arriverai à les approcher.
J’arrive au lac, un sublime et pur miroir de montagne, 2 kilomètres de long environ pour 500 mètres de larges. Je le garde donc à ma gauche comme me l’a conseillé le papy. Le terrain est un pierrier, un très vieux pierrier couvert d’une espèce de mousse noirâtre. Dessous, dessus ruisselle des quantités énormes d’eau. Comme je suis le seul et unique couillon à passer par là depuis au minimum 2 siècles, la mousse à tout envahi, elle est glissante et elle cache les trous du pierrier, il faut donc poser le pied avec précaution car il est impossible de savoir si il y a quelque chose sous la mousse et je me tord régulièrement les chevilles quand je ne me casse pas la figure en glissant. Je suis un peu énervé, d’autant plus que comme partout dans le grand nord je n’ai pas de réseau natel (faut bien que je place un helvétisme parfois). Donc, en cas d’accident je serais vraiment dans la mouise…
J’avoue ne pas bien comprendre le comportement du papy rigolo, mais je ne suis pas passé de l’autre côté, peut-être était-ce vraiment pire ? J’ai toutefois entraperçu deux bipèdes qui longeaient le lac de l’autre côté et leur démarche avait l’air bien moins emprunté que la mienne… Bref, je ne saurai pas mais j’ai de la peine à imaginer ce paisible grand-père me jouer un tour de cochon….
Une fois passé le lac, je cherche me retrouve sur un plateau entouré de montagnes, toujours en train de patauger sur cette mousse noire. Je cherche un moment avant de retrouver le sentier, mais finalement un cairn me permet de me réorienter. Une autre traversée de rivière agitée me procure un petit coup de stress. Plus loin, je croise deux extra-terrestres… Deux très très vieux suèdois (entre 70 et 80 à vue de nez) équipés de sacs à dos style 70’s, tu te rappelles ? Ces sacs à dos avec l’armature en alu que tu pouvais rabattre pour le transformer en fauteuil ? Sur chacun de ces sacs pleins à craquer sont attachées sacs de couchages, matelas et tentes. Des tasses de fer blanc pendent également de ces amoncellements anthropoportés. Je discute quelques minutes avec le couple et je les préviens qu’il y a un gué difficile. La Dame offusquée m’explique gentiment qu’elle parcourt ces plateaux depuis l’époque préhistorique et qu’elle connait donc le terrain. Nous nous quittons sur un grand sourire.
Peu après, je vois le refuge, tout en bas d’une autre vallée. Refuge que j’atteins après une petite heure de plongée vertigineuse…. Là bas, un autre sauna également posé à côté de la rivière tout aussi glacée. Le refuge de Salka est constitué de 4 petits chalets, dans un, 6 ou 7 ados en camps de vacances. Et je rigole tout haut de voir les 6 ou 7 ados planqués et alignés pour aller regarder la rivière lorsque le sauna est réservé aux dames….
Par Epytafe - 11-09-2011 16:35:37 - 9 commentaires
27 août
Dans mon sac, il y a : une tente, un pantalon de rechange, 2 t-shirts, un sac de couchage, 2 paires de chaussettes, un pantalon et une veste imperméable, une doudoune de grimpeur (légère, 700 grammes), un réchaud à gaz avec une cartouche de réserve, 300 grammes de thé vert, un couteau (suisse), une frontale, 3 bouquins 3 cartes, un Diana, 2 litres d’eau, 5 repas lyophilisés, un GPS et un nécessaire à Macha ceci additionné au poids du sac pour un total de 17 kilos.
Le lendemain, je repars tôt. Tôt est plutôt relatif, 08h00… Mais je remarque à quelques grognements énervés que mes préparatifs dérangent mes colocataires d’une nuit. Il faut aussi préciser que les fenêtres sans rideaux ont laissé poindre une belle lueur durant toute la nuit et que mon passage aux wc vers 2 heures du mat’ ne nécessitera pas l’aide d’une frontale. Ce n’est plus le soleil de minuit, certes, mais je ne verrais aucune étoile durant mon périple, les nuits sont encore bien trop claires. Nul besoin donc d’être matinal.

Dans le train pour Abisko, j’ai eu l’occasion de tailler le bout d’gras avec un papy de Stockholm qui vient chaque année passer ses vacances dans le grand Nord depuis 40 ans. Et il m’a conseillé de quitter le Kungsleden à partir d’Allesjaure (où je suis) pour m’offrir un petit détour de deux jours via la vallée de Vistas. J’ai un peu hésité à suivre son conseil, ayant un peu peur de trop m’éparpiller si j’écoute le premier grand-père venu. D’un autre côté, il m’a dit que la vallée de Vistas était gangrénée d’ours et d’élans et que l’humain y était vraiment très très rare…. Or hier, j’ai au minimum croisé 20 personnes et si j’ai choisi le Kungsleden pour mes vacances au lieu du GR5, c’est entre autre pour donner libre cours à ma sauvagerie naturelle !
En quittant le refuge ce matin, je remarque que 08h00 est réellement tôt en Suède, je suis le premier à partir. Je suis le Kungsleden sur 300 mètres puis, d’un pas décidé comme seuls les majorettes et les Suisses romands en voie d’égarement scandinaves savent les faire, je quitte le Kungsleden pour 2 jours !
Le sentier que je suis repart en arrière pour longer le lac mais de l’autre côté et traverse un hameau fantôme, Alisjávri. Il me faut traverser une dizaine de ruisseaux plus ou moins larges, j’apprendrai plus tard que le gué est un vrai sport national par là-haut, non sans risques d’ailleurs. Alisjávri (aller trouver le á sur un clavier….. Quelle langue….) est un assemblage d’une trentaine de maisons rouges pour la plupart, réparties sur le bord du lac, aucunes routes n’y mène et le seul véhicule que j’y verrai est une sorte de mini machins militaires, je sais, c’est pas clair, disons que ça fonctionne à chenilles. J’y verrai également quelques huttes sámi traditionnelles. Pour en avoir vu en divers états de décomposition, je peux vous dire qu’elles sont constituées d’une charpente grossière sur laquelle est étalée de longues bandes d’écorces de boulot retournées. Ensuite, de la terre est amassée sur ces bandes (je ne sais par contre absolument pas si celle-ci est mélangée à un liant quelconque). Au fur et à mesures des années, elles se fondent parfaitement dans le paysage vu que de la végétation fini par y pousser. Seules une minuscule fenêtre et une cheminée la trahissent.

Après un tour et demi du fantôme-bled, je finis par dénicher un bout de trace qui fait vaguement penser à un sentier et le suis. Le parcours est fidèle aux traditions locales ! ça grimpe le long de la vallée, traverse un haut-plateau, très court cette fois avant de redescendre. Ce qui change ici, c’est qu’au lieu de la brutale descente traditionnelle, celle-ci est longue et douce, le long d’une immense vallée dans laquelle pousse une forêt de bouleux, c’est magnifique et désolé, d’autant plus que je suis absolument seul. Parfois, je me demande vaguement quelle réaction je devrai avoir quand je croiserai mon premier ours… ? Le saluer poliment ? Devrai-je enlever mon chapeau histoire de faire preuve d’un respect suffisant où pourrai-je le tutoyer ? Et s’il est agressif, j’ai lu qu’il fallait lui laisser quelque chose à manger et s’en aller doucement à reculons… Mais est-ce qu’un ours aimera un sac en alu contenant de l’aligot lyophilisé ?

L’étape de ce jour ne fait que 18 kilomètres, alors je musarde un peu, prend le temps de quelques pauses thé et fait de fréquents arrêts pour jouir du paysage fantastique. Ce massif montagneux est le plus vieux d’Europe, plus de 600 millions d’années et si les locaux affirment que les plus hauts sommets y dépassaient allégrement le noble Everest, il y a fort longtemps et les courbes y sont maintenant tout en douceur.


Je ne veux pas doubler les étapes aujourd’hui, la suivant fait 19 kilomètres, ce qui ferait un totale de 37 et elle m’a été annoncée comme dangereuse par le papy du train, et je nourris pour la montagne qui me reste largement inconnu un respect légèrement craintif qui me pousse à rester prudent. À 15 heures, l’affaire est bouclée et j’arrive au refuge de Vistas sans avoir vu le moindre ours ni élan. Ce refuge est tenu par un couple absolument charmant et intarissable sur la région. Cool, je vais rentrer avec dans la tête 12'000 projets de rando nordiques !
Comme dernière vue, la spacieuse salle de bains du refuge de Vistas.....!
Par Epytafe - 09-09-2011 15:19:41 - 7 commentaires
Abisko, 25 août,
Le train me dépose, fourbu. Abisko c’est le bout du monde, 23h30 de voyage prévus, mais je dépasse les 25h. Abisko c’est le bout du monde, une gare, un lac et trois baraques. Lancé en 1907 pour rentabiliser un peu plus la nouvelle North Iron Line, qui livre les minerais extraits à Kiruna au port de Narvik, tout en surfant sur l’engouement populaires pour la culture sámi, Abisko connaît un semblant de fréquentation surtout grâce aux allumés qui se lancent sur le Kungsleden. C’est aussi un point d’accès pour tenter l’ascension du Kebnekaise, le plus haut sommet de Suède (environ 2100 mètres, mais ça décroit). 2 à 4 jours de marche d’approche avant l’ascension puis un jour après pour rejoindre Nikkaluokta d’où un bus te ramène à une gare routière dans laquelle tu trouveras un bus susceptible de te ramener vers un semblant de civilisation, pas simple le Nord.
Une fois à Abisko, t’as le choix entre chercher un lit dans un des baraquements ou partir immédiatement pour Abiskojaure, première étape à 13 kilomètres. Je choisis l’option baraquement. Parce que je dois m’équiper en gaz et parce que je suis vanné par mes 25h de voyage.
Tous les baraquements le long du Kungsleden, et loin aux alentours également sont tenus par la STF, la fédération suédoise du tourisme, cette même fédération est également à la base de la création du Kungsleden, en 1874 si ma mémoire est bonne. Comme en Scandinavie tout passe par des cartes de membres, on me déleste de 290 SEK et me voilà estampillé membre actif. Comme chaque nuit coute 100 SEK plus chers aux non membres, le calcul est vite fait. De plus j’aurai à de nombreuses reprises l’occasion d’apprécier l’incroyable travail de cette fédération sur cette route. La partie nord du Kungsleden est en effet extrêmement bien entretenue, après ça se gâte un peu.
Je profite de mon passage dans la Butik du coin pour remplir mon sac de délices déshydratés tels que Chilli con Carne (qui sera du Nasi Goreng) et poulet au curry. Ça complètera agréablement l’aligot en poudre. Ensuite, un sauna et quelques heures de sommeil avant le grand départ.
26 août.

Après le traditionnel pesage de sac, me voilà parti. Un portail marque le début du Kungsleden, et j’arpente une forêt de bouleaux pendant une quinzaine de kilomètres, longeant un torrent furieux dont j’apprécie le chant. Après quelques kilomètres, un traileur me dépasse. Nous discutons 2 minutes et il me raconte qu’il va à Salka, soit à 60 kilomètres, sont équipement pèse 4 kilos, j’ai l’air fin moi avec mes 17 kilos (dont 2 litres d’eau…).
L’eau, c’est un truc qui ne cessera pas de me réjouir, il y en a partout, et il suffit de se baisser pour remplir sa gourde, sa poche à eau ou sa casserole. Un truc de fou, elle est totalement transparente et apparemment potable. Moi qui doit prévoir une boîte d’immodium dès que je me rends au Luxembourg, Je n’aurai pas le moindre problème avec ma si sensible tripaille.
Le chemin est relativement bien marqué, surtout sur les 5 premières étapes, les plus fréquentées, mais une carte n’est pas de trop car les sentiers sont relativement nombreux et on se perd vite.
Très vite, je foule ce qui est l’image même du Kungsleden aussitôt qu’on se prend à googliser ce nom barbare, un monotrace qui part à l’infini dans le grand désert du Nord, monotrace constitué de deux planches parallèles. Effectivement, la STF fait un travail de fou, dans cette partie nord, le moindre morceau de terre humide est couvert de deux planches qui permettent d’économiser nos souliers et accessoirement de protéger le biotope.

Après 13 bornes, j’arrive à Abiskojaure, le premier refuge est situé à côté d’un lac, c’est bucolique mais 3 heures de marche ne me suffisent pas, je me décide immédiatement à continuer jusqu’à l’étape suivante, Alesjaure à 22 kilomètres. Le sentier grimpe une vallée entre deux montagnes, je profite d’une rivière pour un arrêt macha, puis traverse un magnifique haut-plateau, au loin, un camp sámi qui a l’air désert. Après une dizaine de kilomètres, le sentier redescend et longe un lac. Un panneau propose aux marcheurs de les emmener au refuge sur les 5 derniers kilomètres, beaucoup acceptent, fatigués par les 30 bornes dans les pattes, pas moi je ne suis pas venu ici pour la plaisance, non mais !!! Il commence à pleuvoir et je presse le pas. J’arrive au refuge d’Allesjaure 30 secondes avant le début des vraies festivités, ce jour là, je serai chanceux….

Le terme haut-plateau peut paraître quelque peu abusif pour qui s’intéresse un peu au Népal, Tibet ou autre Ethiopie. Mais au Nord du cercle polaire, plus rien ne pousse au-delà de 600 mètres d’altitude à part quelques herbettes. C’est donc presque le profile traditionnel d’une journée de marche sur le Kungsleden. Tu grimpes, vers 600 mètres d’altitude, tu sors de la forêt, puis vers 1000 mètres, tu traverses un haut-plateau avant de redescendre.
Le refuge est assez grand et bien aménagé. Comme dans 90% des refuges le long de cette voie, il n’y a pas d’électricité. L’éclairage se fait donc à la bougie ou parfois aux becs à gaz. L’ambiance devient vite très particulière, la pénombre due aux minuscules fenêtres éclairées par quelques bougies donne une teinte très particulière à ces refuges.
J’ai de la chance, il y a un sauna. Celui-ci est situé en dessous du refuge, une petite cabane en bois, 2 pièces. Dans la première, quelques sauts d’eau glacée puisée directement à la rivière que l’on voit sortir du glacier, à 500 mètres du refuge. Puis le sauna proprement dit, chauffé au feu de bois de boulot, la température n’y est pas très élevée, environ 70°. Les Suédois y restent plutôt longtemps, ils s’y rendent avec une ou deux bières et se relaxent en rigolant. Généralement, le sauna est réservé aux femmes pendant 90 minutes, ensuite aux hommes pendant le même laps de temps puis devient mixte.
Je me plie, curieux, aux traditions locales. Je reste donc 20 minutes dans le sauna à transpirer, puis sort sur la terrasse de la baraque, à poil, sous la pluie glaciale, il doit faire 5°… Ensuite, je retourne suer un moment avant de faire le grand saut. Plonger dans la rivière qui provient tout droit du glacier… L’effet est garanti, le froid coupe le souffle quelques secondes avant que le corps ressorte la chaleur emmagasinée dans l’étuve. L’expérience est fantastique, je trouve un coin pas trop profond et m’assied quelques minutes dans l’eau pour admirer un arc en ciel. Les courbatures du jour seront très vite oubliées avec un tel traitement. Comme je prends un vrai plaisir à ce traitement, je traine un peu et quelques filles arrivent. Le rapport des locaux à la pudeur n’est pas une légende, on est une dizaine, une bière à la main, dans le sauna, dehors sous la pluie ou dans la rivière à déconner….
Par Epytafe - 08-09-2011 01:56:51 - 6 commentaires
Parfois, le confort, ça se résume à pouvoir aller pisser sans avoir à remettre 2 couches d’habits trempés et puants, sans avoir à patauger dans la boue.
J’avance doucement dans ces marais. C’est mon 11ème et dernier jour le long de ce trek, j’ai pas mal poussé la machine ces derniers jours, et depuis hier, un tambourinement inhabituel dans la poitrine me le rappelle douloureusement. Continuer serait tout au moins contre-productif pour ne pas dire un peu con… Surtout que les hôpitaux par ici… C’est pas qu’ils sont mauvais, c’est juste qu’ils sont loin, très loin. La boue colle aux chaussures, et parfois, un trou plus profond avale ma jambe jusqu’à mi-mollet. Pour un peu que l’autre jambe suive et après c’est toute une histoire pour s’en dépêtrer. Sans compter que les pompes se remplissent d’eau et que par 68° de latitude Nord, l’eau n’est pas bien chaude. C’est pas vraiment le froid le problème, ou plutôt si, le problème c’est le froid humide que tu traines sur plusieurs jours. Remettre les paturons dans des chaussettes mouillées et glacées avant d’enfiler des chaussures glacées et mouillées, parfois ça rend le début de journée un peu difficile. C’est surtout en descente que tu le ressens. Quand ta foulée devrait être souple pour amortir le poids de ta carcasse additionnée au poids du sac à dos que tu réalises les conséquences du froid. Quand tu buttes les orteils contre un caillou aussi d’ailleurs... Les jambes sont raides et c’est le dos qui ramasse et tu te prends à penser à un lumbago, qui te mettrais vraiment dans la merde…. Parce que si dans le Nord tu croises régulièrement des randonneurs de toutes sortes, dans le sud du Kungsleden, in n’y a virtuellement personne. Pas un seul être humain en trois jours, si, une tente, vue de loin. Ils te disent qu’en Suède, il y a 2,5 habitants par kilomètres carrés, et le Norrland, c’est plutôt la partie qui tire la moyenne vers le bas, alors ils ont pas non plus cru bon d’installer des relais pour la téléphonie mobile.
En fait c’est ça qui est marrant ici, c’est cette sensation de ne pouvoir compter que sur toi. C’est toujours le cas en fait, dans la vraie vie, mais il y a différentes formes d’illusions qui t’aident à ne pas trop y penser. Mais peut-être qu’après six mois de Kungsleden on ne s’en rend plus compte ?
Dans une heure je devrais arriver au détroit, là il me faudra ramer pour le traverser, une fois si j’ai de la chance et que les deux barques sont de mon côté, trois fois si il n’y a qu’une barque de mon côté. Ensuite, encore 6 ou 7 kilomètres de boue et je serai à Jäkkvik. Parce qu’ici, il y a 3 barques pour traverser les lacs ou les rivières, et tu t’arranges pour qu’il reste toujours au moins une barque de chaque côté. C’est intelligent comme système, et ça repose sur une belle confiance…
Par Epytafe - 03-06-2011 04:05:24 - 6 commentaires
Un truc marrant au Japon, c’est la quantité de sollicitations sonores auxquelles nous sommes constamment soumis. Ici, tout parle. Les escaliers roulants vous avertissent au minimum des dangers encourus à les emprunter quand ils ne vous racontent pas en prime les beautés du supermarché dans lequel vous êtes entrés. Les ascenseurs font de même, les voitures vous disent bonjour quand vous mettez le contact et si vous passez par erreur trop prêt d’une caisse automatique de parking, vous allez sursauter quand elle vous demandera d’un ton autoritaire d’enfiler votre ticket. Sans compter les voitures de police et les ambulances toutes munies de puissants haut-parleurs. J’ai eu la chance d’habiter trois mois juste à côté d’un hôpital et j’ai entendu toutes les nuits les classiques sirènes entrecoupées de bruyant et péremptoires, bien qu’incompréhensibles, propos.
En plus de ce déluge continuel d’information qui parfois atteint des sommets de mauvais goût, quelques jardins zen de temples Kyotoïtes diffusent des informations qui gâchent quelque peu la nature profonde du lieu, au Japon, la diffusion de musique est omniprésente et parfois assez difficilement supportable. Je vous rappelle, par exemple, que Richard Claydermann est autant célèbre qu’aimé dans ce pays.
Non seulement les supermarchés, extrêmement nombreux ici, mais les parkings, les gares, les trains, les aéroports et même les salles de consultations des hôpitaux diffusent cette pop acidulée et terriblement douçâtre en continu. En mars, on entendait partout une reprise, en français du malheureusement immortel tube de France Gall, poupée de cire, poupée de son. L’original est à la base un peu pénible, mais repris avec un déluge d’électronique sucrée c’est inaudible. Si vous voulez une démo, essayer de youtuber AKB48....
Il y a ici une dualité difficile à comprendre pour un étranger de passage. La fréquentation régulière de Nara et Kyoto, dont la sublime harmonie des temples, sanctuaires et jardins m’a tant ébloui, additionné au plaisir intense ressenti à chacun des repas pris ici, que ce soit un bœuf de Kobé dans un grand restaurant ou un plat de nouille dans un bouiboui donne une image, selon moi justifiée, d’une recherche permanente de perfection absolue qui atteint peut-être son apogée dans la cérémonie du thé, rituel pluri-centenaire codifié dans ses moindres détails. Et, pour peu qu’on ne soit pas sourd on ajoute là-dessus une soupe insipide et continuelle qui rend encore plus étrange ce pays pour le visiteur.
Parfois pourtant, tout s’inverse et, pour quelques secondes on peut toucher le sublime du doigt, atteindre un état de grâce, tutoyer les anges. Fin mars, je pars courir, tôt le matin. Le soleil est là, il illumine le bord de mer et je m’offre une belle sortie. En voulant rentrer, je me trompe d’escaliers et me retrouve sous l’échangeur autoroutier. Pensant trouver un passage, je continue au milieu de multiples piliers de béton, barrières et terrains vagues lorsque j’entends de la musique. Je reconnais les feuilles mortes, pour être plus précis, une impro jazzy sur le thème des feuilles mortes. Intrigué, je continue dans la direction de la musique et j’arrive près d’un type, en costard qui joue du saxo pour les détritus et les piliers de béton, totalement seul, à sept heures du matin. Je m’arrête pour profiter de la beauté de l’instant mais quand le type me voit, il manifeste un évident mécontentement et interrompt sa mélodie. Alors je repars chercher ma route. Je le réentendrai quelques minutes plus tard, de l’autre côté d’une barrière.
Visiter un magasin de kimono est assez instructif. Les prix totalement prohibitifs m’ont ôté toutes envies de me recycler en geishas, mais il y a une logique dans le kimono qui peut sembler étrange à un européen. En Europe, si on apprécie une forme de beauté, on l’expose. Au Japon, on la cache. Les kimonos les plus beaux le sont de l’intérieur, les plus belles pièces de tissus sont contre la peau et les plus quelconques sont exposées. On peut même voir dans certains musés des kimonos anciens avec des scènes brodées mais à l’intérieur de l’habit.
Je ne suis pas sûr que cette tendance nippone de cacher l’essentiel de l’habillement ait quelque chose à voir avec cette attitude de ne jouer de la musique que caché, mais j’ai eu plusieurs fois l’occasion de voir, ou plutôt d’entendre, au gré de mes sorties càp, des musiciens talentueux qui jouaient seul. Une nuit de pleine lune, un gars jouait de la trompette sur la plage, loin de tout et de tous, il jouait du jazz aussi.
Le plus surprenant était peut-être un jeune type qui, je l’ai vu à deux reprises, arrivait avec une petite camionnette, déchargeait une table, deux platines, une tables de mixage, quelques amplis, deux immense baffles et mixait une techno plutôt énergique un moment pour lui seul, et les mouettes... Il faisait un bruit énorme, déplacer sont matos seul représentait un boulot conséquent mais je n’ai jamais vu qui que ce soit écouter, ou danser sur sa musique.
Un jour, je suis allé à Sakaï, village perdu du Kansaï dans lequel est né Sen-no Rikyu LE maître du thé, celui qui a définitivement codifié la cérémonie du thé il y a quelques centaines d’année. A Sakaï on trouve deux ou trois énormes tertres funéraires, un parc, un pavillon de thé où se déroule deux fois par jour une cérémonie du thé publique et un parc où les jeunes jouent au baseball et les vieux au croquet, au mah-jong ou pratiquent la gymnastique. C’est dans ce parc que j’ai entendu Amélie Poulain, plus exactement la B.O. de ce film jouée avec perfection à l’accordéon par un tout vieux japonais, qui tournait le dos au parc et au monde, dégageant une tristesse infinie en jouant cette musique face à un bosquet, pour les buissons et pour lui…