Paris
Epytafe

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Paris

Par Epytafe - 01-03-2010 23:24:23 - 13 commentaires

On était parti découvrir la grande ville, en stop. Ce n’était pas notre première grande ville, non, mais ce type d’aventure était tout de même nouveau pour nous trois. J’avais juste 17 ans et je venais de passer quelques mois à Londres, puis quelques autres mois ailleurs aussi. La reprise de la routine dans ma petite Suisse étriquée et bourgeoise m’était quelque peu pénible, alors j’avais décidé de profiter de ces quelques jours de congés pascals pour lever le pouce et tenter de rallier au hasard des automobilistes, la capitale de notre grand voisin, Paris. Je ne connaissais pas du tout cette ville uniquement entrevue au travers des vitres d’un taxi et le long de quelques stations de métro entre deux bisous autant maladroits que mouillés une paire d’année plus tôt lors d’un voyage londonien. Seul subsistait mon étonnement devant la Bastille, moi qui la croyait détruite, étonnement bientôt effacé par le sourire humide de mon obsession de l’époque.

 

J. avait décidé de m’accompagner. J. avait mon âge, récemment arrivé de Johannesburg, ado anglophone égaré dans Lausanne, nous étions vite devenus potes, vu que je pratiquais plus ou moins la langue qui l’isolait tant. Il était venu accompagné de G. nettement plus âgé, un vieux de presque 25 ans, originaire du même tonneau et qui se relevait avec peine d’une année de prison passée dans les prisons de Sudafriquie, soupçonné d’activités communistes en ces temps d’apartheid.

 

L’équilibre se forme vite. Les 2 anglophones derrière et moi devant, au francophone la charge de tenir le crachoir avec le chauffeur et de repousser les éventuels assauts de pervers envoiturés. Le voyage sera plutôt tranquille en fait. Les pervers, ce sera pour plus tard. Quelques voitures, quelques heures d’attente au bord de routes divers et nous voici à Paris vers minuit, avec chacun 100 balles en poche et aucune réelle idée de ce que l’on va trouver.

 

Vite on réalise que dormir dans la rue ne sera pas facile, tant pis, on ne dormira pas. A 17 balais, on est les rois du monde non ? En fait de roi du monde, la grande ville nous saute un peu à la gueule. Les serveurs nous ignorent avec une pointe de mépris et l’on craint un peu les flics, nous sommes mineurs et conscients de l’être. Vers 3 heures du matin, on trouvera refuge dans un café près d’une gare, une sorte de boui-boui souterrain où nous sommes les seuls non-magrébins. Qu’importe, les cafés sont grands, bon marchés et l’accueil est généreux. Revigorés, nous sortons vers 5 heures du mat’ pour aller admirer le soleil qui se lève sur le Louvre. Plus tard, on réussira à grappiller quelques minutes de sommeil dans un bosquet, dans un parc.

 

Le reste du séjour est un peu flou dans ma tête, je me souviens de Champs-Elysées et de notre déception de ne pas y voir que des bombes, de notre deuxième nuit, passée au milieu de clochards aux halles, dans je ne sais plus quel bâtiment. Je me rappelle juste qu’il avait fallut enjamber une barrière et se faufiler dans des structures en béton et que nous n’avons pas beaucoup dormi non plus. Le passage d’un meublé douillet des bords du lac Léman à la fréquentation des SDF parisiens demande plus que 24 heures d’adaptation me semblera-t-il.

 

Rapidement, je remarque que G. est bizarre. Autant ses récits de prisons sud-africaines me fascinent, autant je réalise vite que ce gars n’est pas sain. Il marche à travers Paris, sans ne jamais s’arrêter si ce n’est pour acheter une boite de bière dans une épicerie, voire des clopes. Nerveux, très nerveux, il recherche. Il finira pas m’avouer qu’il n’est venu avec nous que pour retrouver C. sa copine qui l’a quitté il y a deux ans déjà pour déménager à Paris. Solidaires, on essaie d’élaborer une stratégie, de la rechercher dans l’annuaire par exemple, de se renseigner, mais G. ne veut rien entendre, persuadé dans son désespoir que l’on va tomber sur C. au détour d’un feu rouge ou d’un parc.

 

La troisième et dernière nuit sera la meilleure, je propose, audacieusement, d’aller dormir sous la tour Eiffel, argumentant du fait que l’on y sera plus tranquille du fait de sa fréquentation touristiques. En effet, les seuls qui nous emmerderont seront un groupe de teutons en goguette. Royal, nous aurons droit à presque 5 heure de sommeil.

 

Le retour sera calme aussi. Ce ne sera que lors de nos futures escapades que J. et moi-même apprendront à faire avec les conducteurs qui se trompent de leviers de vitesse, avec ceux qui, en échange d’un rail, propose des trucs pas nettes, avec ceux qui sont souls, avec ceux qui nous accueillent aussi, nous laissent le salon et nous demandent juste de laisser les clefs dans la boîte aux lettres après être partis.

 

En novembre, j’ai revu J. dans un avion. Ça faisait presque 20 ans que nous ne nous étions pas revu. Le temps du vol lui permit de m’apprendre que G. était devenu fou. 22 ans plus tard, il la cherchait toujours, toujours la même et logeait donc maintenant à demeure dans un grand hôpital de la région, incapable de faire quoi que ce soit d’autre.

 

Dans 3 semaines, l’Ecotrail… ça me fera plaisir de revoir la tour Eiffel...

 

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13 commentaires

Commentaire de fulgurex posté le 01-03-2010 à 23:45:30

22 ans après, tu seras peut être autant fatigué au pied de la tour, et là, pas question de dormir 5 heures avant de monter!
Ton beau récit me réveille des souvenirs...et le mec saoul qui roule trop vite et qui a un bras en plastique, tu l'as eu toi?

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 02-03-2010 à 08:04:37

Tu vois, moi qui habitais à 200 km de Paris, j'étais aussi étranger à cette ville que toi... Il faut dire que chez moi, il y a la Suisse normande.

Et ça continue, je suis toujours capable de me perdre dans le métro. I

J'aime beaucoup de texte ressenti...

Commentaire de Linette06 posté le 02-03-2010 à 08:42:02

Merci pour ce merveilleux texte :-)

Commentaire de taz28 posté le 02-03-2010 à 08:48:45

Très joli texte Gaby !!!
Et si on se voyait sur le parcours de l'Ecotrail ?? Ce serait chouette de se revoir 2 ans après le départ du Marathon de Paris....
A bientôt cher petit Suisse !

Commentaire de RogerRunner13 posté le 02-03-2010 à 17:59:54

Un très beau texte, merci....

Commentaire de JLW posté le 02-03-2010 à 22:03:47

Mon arrière grand mère était suisse, j'en déduis que je suis un petit s......
Merci Epitaphe pour ce témoignage émouvant écrit dans un style que j'envie et j'espère que tu apprécieras ton retour dans notre capitale.

Commentaire de Hellebore posté le 02-03-2010 à 22:38:08

Une tranche de vie comme tu sais si bien les narrer.
Je tire la conclusion que 50% des mecs que tu rencontres se font larguer et finissent à l'asile. Brrrrr, ça fait froid dans le dos!

Commentaire de shunga posté le 03-03-2010 à 21:36:11

:)

Commentaire de Mustang posté le 04-03-2010 à 08:09:52

"20 ans après", d'autres ont déjà écrit sur ce thème. Nous avons tous changé(?) sauf les lieux qui portent notre mémoire. Bon retour à Paris et profite-bien de tes 10 dernières minutes d'Ecotrail quand tu arriveras sur l'esplanade de la Tour Eiffel et de ta montée vers le 1er étage, c'est magique!

Commentaire de grandware posté le 04-03-2010 à 08:31:55

Étonnant ce besoin de marcher toute la nuit avec le premier taré venu...

Commentaire de philtraverses posté le 04-03-2010 à 16:09:14

un petit coté voyage au bout de la nuit de lf celine .. j'aime bien g le cassé de la vie de service

Commentaire de BENIBENI posté le 05-03-2010 à 19:44:01

Dans 20 ans, si tu relates ton aventure Médocaine, t'as pas interet à dire que je suis devenu taré car je le suis deja !

Commentaire de Delphine posté le 11-07-2010 à 21:53:17

merci pour ce beau récit qui finalement peut laisser espoir à des jeunes qui ont des projets fous....mais est ce encore possible au jour d'aujourd'hui, 20 plus tard?
Perso des projets "fous" j'en ai, il faut juste que je sois un peu raisonnée (je ne voudrais pas finir à l'hôpital)
Delphine

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